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Thèse 2026 " Les frontières du salariat"_ Entretien avec Maéva Caron Thérage, docteure en droit privé

9 juin 2026

À retenir :
Subordination 2.0: intégrer les formes implicites de pouvoir (nudges, algorithmes) au cœur de la définition.
Socle commun: un code général de l’activité professionnelle pour des droits minimaux universels.
Lisibilité avant tout: clarifier le droit dans les zones grises au lieu de réduire mécaniquement le volume du Code.

Interview — Planète Social


Planète Social: Maéva, qui êtes-vous et quel est votre parcours en quelques mots ?

Maéva Caron Thérage: J’ai suivi un bac économique et social (mention TB) puis des études de droit à l’Université de Lille. En L3, j’ai choisi un peu par hasard le cours de relations individuelles de travail du Pr Bernard Bossu… et c’est ce hasard qui a orienté tout le reste. J’ai été major de licence (moyenne 15,57), puis j’ai poursuivi avec un M1 de droit social et un M2 de droit privé approfondi mention droit social, tous deux avec mention très bien. J’ai ensuite entamé, fin 2017, une thèse sur les frontières du salariat sous la direction du Pr Bossu, soutenue le 3 décembre 2025. Pendant ces huit années, j’ai enseigné (TD, cours de master), dirigé des mémoires et exploré des thématiques connexes comme les discriminations et le harcèlement sous le prisme du genre. Aujourd’hui, je suis docteure en droit privé et enseignante-chercheuse vacataire dans plusieurs institutions, également auto-entrepreneuse.


Planète Social: Votre thèse s’intitule « Les frontières du salariat ». De quoi parle-t-elle, concrètement ?

Maéva Caron Thérage: Je pars d’un constat: la précarité et l’opacité qui touchent certains travailleurs — notamment ceux des plateformes — révèlent un brouillage croissant entre salariat et indépendance. Au-delà de cette frontière devenue poreuse, il existe de nombreuses « zones grises » qui peuvent être instrumentalisées pour contourner la qualification de salarié. Or, la subordination ne disparaît pas: elle s’invisibilise. Mon travail propose d’intégrer à la définition juridique de la subordination des formes implicites de pouvoir, par exemple les « nudges » et les dispositifs managériaux numériques, afin de réconcilier subordination et autonomie.


Planète Social: Qu’est-ce que cette approche change pour la compréhension du droit du travail ?

Maéva Caron Thérage: Deux choses majeures. D’abord, une redéfinition de la subordination qui prenne au sérieux le management contemporain et les technologies de plateforme. Ensuite, une architecture plus lisible: je défends l’idée d’un code général de l’activité professionnelle, articulé avec les statuts existants, qui fixerait des droits minimaux communs pour tous les travailleurs, qu’ils soient salariés, indépendants ou agents publics. L’objectif est double: sécuriser des protections de base et rendre le droit plus intelligible dans ces zones grises.


Planète Social: On entend souvent que « simplifier » le Code du travail, c’est réduire sa taille. Vous dites autre chose…

Maéva Caron Thérage: Oui. Les lois de « simplification » n’ont ni réduit le volume de façon significative ni amélioré la lisibilité; en revanche, elles ont souvent rogné des protections. Le vrai enjeu, c’est la clarté. Or, dans les zones grises — là où se croisent stratégies d’évitement, dissimulation de la protection et nouveaux modèles (plateformes, influenceurs, etc.) — la lisibilité est cruciale. Un socle commun de droits améliore la compréhension et réduit l’espace de l’instrumentalisation.


Planète Social: Méthodologiquement, comment avez-vous abordé ces frontières ?

Maéva Caron Thérage: J’ai combiné une approche endogène — revisiter les critères de la qualification salariale — et une approche exogène — « désaxer » l’étude pour penser le travail en dehors du seul salariat. Cela m’a conduite à proposer une dualité de régime au sein même du salariat et, surtout, à requalifier la subordination à l’aune des formes implicites de pouvoir.


Planète Social: Quelles propositions concrètes retient-on de votre thèse ?

Maéva Caron Thérage: Trois propositions phares:

  • Une nouvelle définition de la subordination intégrant les pouvoirs implicites et les mécanismes d’orientation des comportements (nudges, algorithmes, scoring, etc.).

  • Une dualité de régime au sein du salariat pour mieux capter la diversité des liens de pouvoir.

  • La création d’un code général de l’activité professionnelle garantissant des droits minimaux communs à tous les travailleurs.


Planète Social: Une citation pour résumer votre position sur l’avenir du salariat ?

Maéva Caron Thérage: « Le salariat vit-il ses dernières heures ? Absolument pas. Toutefois, il faut admettre qu’il est déstabilisé par les évolutions économiques, sociétales et technologiques qui tendent à développer les zones grises à la lisière du salariat. »

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